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Sur le blocage du péage de Saint-Quentin Fallavier

Au cœur de la plus grande zone logistique de France, avec un trafic de plus de 100 000 véhicules par jours, le péage de Saint-Quentin Fallavier est un point stratégique pour le commerce européen.

Une vingtaine de tracteurs, environ 300 personnes, l’appel du bureau régional de la Confédération Paysanne a été entendu ce mardi 30 janvier 2024 devant le Super U de La Verpillère. L’objectif est simple. Il a déjà été signalé aux forces de l’ordre. Le cortège se met en mouvement, escorté par la gendarmerie nationale, les tracteurs en tête. L’autoroute est déjà fermée. Il n’y a plus qu’à positionner les véhicules devant le péage isérois, établir le camp de base et faire flotter les drapeaux jaunes de « la Conf ».

Des cheminots de la CGT sont présents en soutien. Je rencontre quelques militants et sympathisants de la France Insoumise. Des membres du collectif Palestine sont également venus. On accroche un drapeau palestinien aux côtés du drapeau syndical. Joli symbole.

Au cœur de la plus grande zone logistique de France, avec un trafic de plus de 100 000 véhicules par jours, le péage de Saint-Quentin Fallavier est un point stratégique pour le commerce européen. Le blocage ne met pourtant ni le pays, ni la région, ni même la zone d’activité à l’arrêt. Les camions sont détournés sur la route nationale qui s’engorge aux heures de pointes. Le commerce est ralenti, tout au plus. Mais alors que se passe-t-il vraiment ? Pourquoi tenir est-il si important ? Que cherchent les paysans ?

Une action pour les médias ?

La présence médiatique est plutôt importante. C’est ce que cherchaient les membres de la Confédération paysanne. Faire entendre leurs revendications dans le mouvement national des agriculteurs qui peine à se montrer clair. Mettre fin au libre-échange sur les produits agricoles, garantir le revenu des agriculteurs par des prix minimums, ne pas céder aux sirènes de la dérèglementation sociale et écologique, voilà les trois points fondamentaux sur lesquels les paysans insistent. France 3, l’Humanité, Euronews, Rue 89 et quelques autres se succèdent les uns après les autres sur le bitume autoroutier, ce qui constitue un fort motif de satisfaction pour les militants. Une photo du barrage illustre une publication Instagram du New York Times. On s’en délecte.

La visibilité médiatique est toutefois à nuancer. L’espace de presse est en réalité bien plus fortement occupé par l’escapade des agriculteurs de la Coordination Rurale (CR), entre Agen et Rungis. L’action, la colère s’exprimant sans limites, la perspective d’un affrontement, constituent les péchés mignons des chaines d’information en continu.

On discute, on spécule, on parle politique

Sur le blocage, certains suivent les avancées du cortège de la « CR » avec intérêt, et même parfois une once d’excitation. Les blindés contre les John Deere, on serait curieux de connaître les vainqueurs. Jusqu’où iront-ils ? Bloquer le marché de Rungis ? ça serait retentissant. Le gouvernement ne laissera pas faire. On spécule sur les suites du mouvement. On taille des shorts au président de la FNSEA, Monsieur Arnaud Rousseau. On imagine le désarroi des cadres du syndicat majoritaire face à la difficulté de contenir ses adhérents. Les plus pessimistes pensent que le gouvernement décidera de s’attaquer aux normes environnementales pour rétablir le calme. La suite des évènements ne leur donnera pas tort.

Un groupe se forme pour se lancer dans une action sur la plateforme logistique Intermarché, à quelques centaines de mètres. Les cadres syndicaux prennent l’initiative de prévenir les forces de l’ordre pour des raisons de sécurité. Un cortège est escorté jusqu’à l’entrée. La plateforme sera bloquée deux heures dans le plus grand calme, sans aucune tension ni dégradation. Le nombre ne semble pas assez important pour aller plus loin. Engager, non seulement son corps, mais aussi son matériel agricole dans une action d’envergure qui n’aurait pas l’aval de la gendarmerie ne paraît pas envisageable ici.

La réaction policière est un motif de discussion important. On s’étonne de la sympathie des forces de l’ordre et du deux poids deux mesures évident. Certains étaient à Sainte-Soline lors de la « guerre des bassines ». Beaucoup se sont trouvés nassés dans les cortèges d’opposition à la réforme des retraites. On présume que cette étrange coopération ne durera pas. Elle est pourtant nécessaire, car les forces de résistances ne paraissent pas énormes. Les effectifs se trouvent moitié moins importants le deuxième jour. Du renfort n’est pas à exclure. Il a été décidé de poursuivre jusqu’au lundi suivant et de le déclarer ainsi aux autorités.

Comme pressenti, les annonces de Monsieur Gabriel Attal ne présagent pas un grand virage vers l’agriculture paysanne. Elles n’augurent pas la fin du libre-échange, ni un soutien direct à la rémunération des agriculteurs. Rien pour sauver les apiculteurs et leurs abeilles. Presque rien pour les éleveurs. Rien pour l’arboriculture. Rien de rien. Un rien qui suffit aux dirigeants de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs pour appeler à lever les blocages. Misère du syndicalisme de collaboration. Sur certains sites de mobilisation, les drapeaux de la plus importante structure syndicale du monde agricole sont brulés. Serait-ce le signe d’une rupture ?

Le « péage de la conf » quant à lui, a été évacué samedi matin sous la pression policière. Il n’y avait pas assez de monde pour engager une résistance et tenir jusqu’au lundi, comme il était prévu. Combien faut-il être pour tenir tête à cinquante CRS ? Telle sera la question à méditer jusqu’au prochain mouvement.